Érasme, réformateur ?

06/10/2017 - 07/01/2018

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Érasme, réformateur ? Ses détracteurs lui reprochent, en effet, d’avoir « couvé les œufs que Luther a fait éclore ». Ce soupçon pèse sur lui dès les premiers mouvements de la Réforme (octobre 1517). Trop audacieux selon l’Église de Rome, trop frileux selon les partisans de Martin Luther, Érasme refuse d’abord de prendre parti pour l’un ou l’autre camp. Témoin des violences provoquées par les idées du réformateur, il finira par désavouer publiquement Luther, dans son traité sur le Libre arbitre, publié en 1524. L’accusation, cependant, lui colle à la peau et sera responsable de la mise à l’index de l’ensemble de son œuvre, dans la seconde moitié du XVIe siècle.

Cette polémique éclipse en vérité l’idéal positif qu’Érasme poursuit, depuis ses premiers écrits, avec un enthousiasme sans cesse renouvelé. Il rêve d’une rénovation en profondeur de la religion. Ses armes ? L’éducation, la conversion intérieure et surtout le désir de vivre selon les préceptes de l’Évangile, dont il tente de restaurer le texte original, en se basant sur d’anciens manuscrits grecs.

« Chacun peut être théologien »

Confiant dans les valeurs de l’humanisme, il est convaincu que « chacun peut être théologien », du moins si chacun a accès au texte du « pur Évangile », débarrassé des scories et des erreurs qui s’y sont accumulées au fil des retranscriptions successives. En ce sens, son travail philologique – édition du Nouveau Testament en grec et nouvelle traduction latine – revêt une place centrale dans son idéal de réforme de l’Église.

Dans la Paraclesis, une des introductions à son édition, il décrit la langue du Nouveau Testament, la parole christique, comme ayant une énergie poétique, c’est-à-dire une force capable de transformer le présent.

« avec discernement et esprit critique »

C’est par son travail philologique : « déplier (ex-plicare) dans chaque mot, rendu à son origine, les nuances du sens »[1] qu’Érasme parvient à redynamiser cette parole du Christ qu’il considère comme agissante, efficace, vivante. Ainsi, il ouvre la voie à une lecture ouverte du texte sacré :
« […] Quand une expression trop obscure se présentait, nous l’avons éclaircie ; toute autre ambiguë ou complexe, nous l’avons expliquée. Chaque fois que la diversité des manuscrits, qu’une distinction divergente, ou encore que l’ambiguïté de la langue produisait des sens différents, nous avons exposé ceux-ci de façon à montrer où allaient nos préférences, tout en laissant le lecteur libre de son jugement » (Préface aux Annotations, I.30-43).

De même, il prend ses distances avec les commentaires médiévaux, même ceux des Pères et Docteurs de l’Eglise (Origène, Basile, Jérôme, Grégoire de Nazianze, etc.), qu’il faut lire « avec discernement et esprit critique » (Methodus 1.319).

En proposant de corriger la Vulgate, la version officielle de la Bible en usage depuis un millénaire, Érasme s’attire les foudres des théologiens plutôt traditionnalistes de la Sorbonne et de l’Université de Louvain. À leurs yeux, en effet, une mise en cause du texte de la Vulgate risque de mettre en péril l’autorité et la crédibilité de l’institution de l’Église elle-même.

Les théologiens mesurent la dimension révolutionnaire d’un travail philologique consistant à mettre au jour les différentes lectures possibles du texte biblique, ainsi que les interprétations qui se sont succédé dans l’histoire, afin de résister à la tentation de la simplification.

La vérité qui jaillit de la confrontation des représentations est à l’opposé d’une vérité dogmatique. Une compréhension des Écritures basée sur l’expérience philologique ne peut jamais être fondamentaliste. C’est une forme de liberté de penser.


[1] Y. Delègue, Les préfaces au N.T., p. 21.

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