Un tailleur pour dames

18/01/2018 - 17/02/2018

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Monter Feydeau aujourd’hui.



Il y a peu j’écrivais : « A travers le travail de ma Compagnie je veux revisiter les textes du répertoire pour y trouver l'universel de ce que nous vivons. Faire en sorte que ces textes rejaillissent dans nos consciences pour y trouver de la brûlance contemporaine. Le vacarme de notre actualité. Ausculter, ouvrir et fouiller l'œuvre pour la revitaliser, y insuffler de l'ambiguïté afin de la faire résonner au présent. Chercher et construire au-delà du texte sans pour autant en négliger le sens mais en le dépassant. La traiter comme une œuvre contemporaine pour parler aux gens d'aujourd'hui avec les moyens d'aujourd'hui. Lui faire perdre son statut de déjà vu pour en renouveler la perception, faire surgir des réponses neuves et imprévisibles ».

Et voilà que je monte du Feydeau !

Notre Tailleur pour dames n’échappera pas à la règle. Se servir du théâtre comme un outil de reconstitution historique ne m’intéresse pas. Je ne veux ni d’un MacBeth en armure, ni d’un tailleur en costume à carreaux. Tout tailleur soit-il. A mes yeux, le théâtre « classique » ne traite plus des problématiques du monde actuel. Sans recherche de modernité, l'art perd contact avec son époque et avec le public avec lequel il doit dialoguer. Il n'a alors plus de sens car il perd les raisons de son existence. Il s’agira donc de faire de « notre » Feydeau, notre contemporain. Mais il l’est déjà. Ou plutôt, il peut l’être. Ses pièces ne sont pas que des machines (aux impeccables rouages) à faire rire. Elles le sont bien sûr, mais pas que. Ce serait une erreur de dénier à Feydeau tout sérieux au motif qu’il fait rire. Son théâtre est un sombre théâtre, visionnaire et inquiet ; une sorte de cauchemar gai dans lequel l’auteur nous propose sa vision d’un monde décadent, qui va sombrer dans la Grande Guerre, et dans laquelle ses personnages/cobayes sont en souffrance, sortes d’animaux de laboratoire livrés aux rires des assistants/spectateurs.

Ce vaudeville/cauchemar (dont la crise est toujours d’origine sexuelle soit par une surabondance réjouissante soit par une inactivité déprimante) détruit les catégories du vrai, du vraisemblable, de l’invraisemblable pour les unifier dans un monde « d’agonie chronique », microcosme bourgeois sans hasard et sans repos où se trouvent empiégés des personnages ahuris, médusés, abasourdis affolés qui parent d’urgence au plus pressé, tétanisés par un continuel qui-vive tant ils savent que le pire est toujours sûr. Aucun d’entre eux ne se remet d’ailleurs des dégâts subis, car les combats ne laissent aucun temps à la réflexion : aussitôt pensé, aussitôt dit, aussitôt fait, aussitôt contredit. Et lorsque les mots ne suffisent plus, les personnages endurent des coups, subissent des sévices. Ils vivent toujours au bord de l’éclatement. Cependant ils résistent pour que l’aventure continue.

Vous avez dit modernité ?

Georges LINI. Metteur en scène et directeur artistique de la compagnie Belle de Nuit.