Bruxelles et son patrimoine : une relation tumultueuse

Bruxelles et son patrimoine : une relation tumultueuse

Bruxelles est bien connue pour son patrimoine et ses sites, remarquables tant par leur diversité que par leur destin souvent singulier... bref, le patrimoine est le miroir de la ville ! À l’occasion de la Journée internationale des monuments et des sites, centrée en 2021 sur la thématique “Passés complexes : Futurs divers”, découvrez une sélection de bâtiments et de sites qui ont marqué l’histoire de Bruxelles par leur complexité. Si les travaux urbanistiques d’envergure sont fréquemment décriés au moment de leur mise en place, comme c’est par exemple le cas avec la décision de transformer une partie du centre-ville en piétonnier, il est souvent malaisé de percevoir les incidences qu’ils auront dans le futur, et donc d’envisager si l’impact sera positif ou non... Partons à la découverte de quelques exemples typiquement bruxellois, qui appartiennent au passé !

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    La Villa Empain

    Vous connaissez certainement la Villa Empain en tant que lieu culturel, mais avez-vous entendu parler de sa tumultueuse histoire ?  

    Si vous connaissez à Bruxelles la majestueuse avenue Franklin Roosevelt, vous ne pouvez pas avoir manqué l’imposante Villa Empain ! Elle est construite entre 1930 et 1935 à la demande de Louis Empain, fils du richissime homme d’affaires Édouard Empain. 

    Louis Empain a 22 ans seulement  quand il se lance dans l’aventure : la construction de sa villa en style Art Déco, mission qu’il confie à l’architecte Michel Polak, jouissant déjà d’une solide réputation ! Les lignes sont sobres mais le raffinement est extrême, notamment dans le choix des matériaux. La piscine qui prolonge la villa suscite également l’admiration dans les années 30. 

    Louis Empain ne vécut que très peu dans sa villa bruxelloise, peut-être une année... dès 1937, il en fait don à l’ État belge pour la transformer en musée des arts décoratifs. Réquisitionnée durant la Seconde Guerre par les Allemands, la propriété est ensuite louée à l’ambassade d’URSS, engendrant les protestations de Louis Empain, qui récupère son bien en 1963 ! 

    Centre multiculturel pendant une dizaine d’années, Louis Empain vend ensuite son bien qui est louée à la chaîne RTL, site plutôt luxueux pour des studios radio et télé ! Lorsque le média luxembourgeois la quitte, la villa est victime de vandalisme et partiellement détruite... jusqu’à ce que les frères Boghossian la rachètent, la restaurent intégralement et y installent leur fondation, conçu comme un centre d’art et de dialogue entre les cultures d’Orient et d’Occident. Une belle reconversion sous la forme dune ouverture sur le monde ! 

     

    © Fred Romero

     

    Le Palais de justice

    Vous connaissez bien entendu le fameux palais de justice de Bruxelles. Mais savez-vous d’où vient sa réputation ? 

    La silhouette de ce colosse en impose, dans le paysage urbain bruxellois... et l’intention d’origine était bien là, il s’agissait d’impressionner le justiciable ! 

    Bâti entre 1866 et 1883, sur un site hautement symbolique — le Galgenberg, ou mont des potences, autrement dit le lieu d’exécution des condamnés à mort durant l’Ancien Régime —, il est l’oeuvre d’un architecte bien connu à Bruxelles : Joseph Poelaert. Son inspiration est assez clairement le temple gréco-romain — officiellement on parle d’un style éclectique —, et son ambition est sans mesure ! Poelaert réalise un bâtiment énorme, avec quelques 40 000 m² de surface exploitable et une coupole qui culmine à plus de 100 mètres ! 

    Le gigantisme de la réalisation n’a pas manqué d’attirer des ennuis à l’architecte et de nuire à l’image du bâtiment... Les expropriations au sein du modeste quartier des Marolles, les montants faramineux qu’il a fallu engager, les frais d’entretien et de chauffage — à l’époque il fallait 1 200 tonnes de charbon pour chauffer le bâtiment en hiver !! —, les projets d’agrandissement du site dans les années 60, à l’origine de la “Bataille de la Marolle”... un ensemble d’éléments qui joueront nettement en la défaveur du Palais ! 

    Partiellement incendié par les Allemands lors de la Seconde Guerre, le bâtiment est, depuis plus de 40 ans, en constante rénovation. Tout le monde a en tête ces images du Palais de Justice entouré d’échafaudages... au point que même ces derniers ont dû faire l’objet d’une rénovation ! 

    Après plusieurs années de débat sur l’affectation à donner au lieu, il a finalement été décidé que le Palais resterait un édifice à vocation purement judiciaire. Une belle preuve de respect du passé et d’intégrité vis-à-vis du patrimoine ! 

     

    © Sebastien Nagy

     

    La jonction Nord-Midi

    Vous avez très certainement déjà traversé Bruxelles en train du nord au sud. Mais connaissez-vous les dessous complexes qui ont émaillé la construction de cette liaison ferroviaire ?

    Depuis son inauguration en 1952, elle voit le passage de 1200 trains par jour : la “jonction Nord-Midi" est un élément incontournable de la mobilité à Bruxelles ! 

    Au 19e siècle, les transports ferroviaires prennent progressivement une place grandissante à Bruxelles, avec notamment la construction des gares du Nord — à l’emplacement de l’actuelle place Rogier — et du Midi — qui occupe la place Rouppe actuelle ; mais aucune possibilité de traverser en train le centre de la capitale... Pour cette raison, mais également pour remédier aux retards et accidents de train, de nombreux projets seront ébauchés... et le vainqueur sera celui de l’ingénieur Bruneel, une liaison ferroviaire en grande partie souterraine — 2 km de voies souterraines pour une longueur totale de 3,5 km. 

    Le chantier débute en 1911 et sera terminé en... 1952 seulement ! Avant le début des travaux, une dizaine d’années sera consacrée à l’étude de faisabilité des projets et aussi aux procédures d’expropriation... qui concerneront 1650 immeubles et 12000 Bruxellois... La contestation ne manquera pas de s’élever contre ces travaux qui reconfigurent une bonne partie du centre-ville — on parle parfois de “cicatrice” dans l’urbanisme du centre-ville — et détruisent parfois des quartiers historiques. 

    S’il est quelques fois difficile d’imaginer les effets positifs d’un chantier radical, dans ce cas ils n’ont pas tardé à se manifester :  il était par exemple devenu possible de rallier le plein cœur de Bruxelles en train — via la nouvelle gare de Bruxelles-Central ; par ailleurs, la physionomie nettement plus moderne du centre jouera également en faveur de la tenue d’un événement comme l’Exposition universelle de 1958. Bref, des retombées assurément avantageuses pour Bruxelles !  

    Et aujourd’hui, vu les nombreuses questions environnementales qui nous préoccupent, le train est plus que jamais le moyen de transport du futur ! 

     

    © Sebastien Nagy

     

    La Maison du Peuple

    Vous connaissez probablement la tour Sablon — ou tour Blaton — , cet immeuble de 27 étages du centre de Bruxelles... mais connaissez-vous l’ancêtre de ce bâtiment, la Maison du Peuple, une des réalisations majeures de l’architecte Victor Horta ? 

    Ce haut immeuble se dresse sur la place Émile Vandervelde depuis 1965... mais savez-vous qu’à cet endroit se trouvait autrefois un remarquable bâtiment Art nouveau, la Maison du Peuple du centre-ville ? Bâtie entre 1896 et 1899, elle constitue, comme toutes les autres “Maison du Peuple” érigée en Europe, un lieu de rassemblement, de culture et débat politique sous l’égide socialiste. 

    Comme souvent dans les réalisations d’Horta, il s’agissait d’une œuvre de grande qualité qui impressionne tant par ses dimensions que par son procédé de construction et son décor : plusieurs salles de fête dont la plus grande occupe le 4e étage, majestueuse et à l’acoustique extraordinaire, une charpente métallique de toute beauté, une série de locaux à affectation diverse — café, boucherie, boulangerie, bureaux des travailleurs au 2e étage, etc. Bref, comme on disait à l’époque, le Palais Horta ou encore l’église socialiste d’Horta, car lieu de nombreux meetings et congrès. 

    En 1964, on juge l’endroit “démodé”, la démolition ou plus exactement le démantèlement suit en 1965... On tente en effet de sauver le bâtiment en entreposant les différentes pièces à Tervueren d’abord, dans le parc Roi Baudouin ensuite... mais ces intentions n’aboutiront jamais ! Depuis lors, l’édifice est devenu l’emblème de la bruxellisation, ravages causés par les destructions au profit de projets immobiliers ou urbanistiques, avec en filigrane la spéculation immobilière...  

    Depuis 2020, un très beau travail de reconstitution 3D permet de visiter la Maison du Peuple comme si elle existait encore !