La solitude du mammouth

30/11/2017 - 23/12/2017

C’est quelque chose de penser qu’un jour on va disparaître et que le monde poursuivra sa course ronde. On croît sa vie solide et un beau matin on réalise qu’elle ne tient qu’à un fil : une bulle d’air, un caillot, un caillou, une fissure, des villages entiers disparaissent en une fraction de seconde, des avions explosent en plein vol, des bateaux chavirent. Vous êtes rayés de la carte et le reste du monde continue pourtant à aller de l’avant. Cette absence de mémoire, c’est d’une injustice fondamentale. Comme pour les mammouths. L’humanité leur doit tellement. Ils nous ont tout donné, leurs défenses, leur peau, leurs os, leur graisse, leurs poils et qu’est-ce que l’humanité a fait pour eux lorsque le froid est arrivé ? Nada. Elle les a laissé sombrer dans l’ère glaciaire.
Et quand il m’a dit : « Bérénice, j’ai rencontré quelqu’un », comme le mammouth j’ai senti la terre se refroidir, quelque chose qui vous paralyse insensiblement. Au début je me suis dit, ça va aller, j’en ai déjà vu des vertes et des pas mûres, comme le mammouth avec tous ses poils, toute sa graisse, rien ne peut m’arriver, et j’ai pensé : « Béré, il faut que tu restes digne, Brice a quelque chose à te dire, quelque chose d’important, tant qu’il y a des mots, il y a de l’espoir ». Et comme le mammifère du Pléistocène inférieur, je suis restée là, immobile, souriante, stupide à croire que j’allais m’en sortir. Je crois que je suis restée longtemps sans bouger. Et puis, un jour, j’ai arrêté de pleurer, de rester figée, de soupirer. J’ai relevé la tête et j’ai dit : « Ça ne peut plus continuer. » Ce n’est pas vraiment ça que j’ai dit. Ça ressemblait plutôt à un cri préhistorique du genre : « Putain de bordel de Dieu de merde ! »
Un monologue drôle, cruel et déjanté qui parle de ce que nous faisons de nos colères et de notre désir de vengeance, notre faculté à sublimer les émotions qui nous traversent.
Geneviève DAMAS & Emmanuel DEKONINCK

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